
2008, une année teigneuse, vicieuse et implacable.
Début automne elle finit de ronger les restes.
J’avais besoin d’un nouveau départ.
Retrouver l’oeil du putain de tigre.
Je me suis renseigné par mail sur cet atelier d’écriture à la maison des metallos.
Un mec sympa m’avait répondu, me donnant date et heure, ainsi que le nom de la personne qui animait le tout, MM.
Comédienne, auteur, écrivain, mes couilles sur ton nez, j’en passe.
La maison des metallos tout de suite ça le fait.
Déjà j’ai pas bien compris les dalles chelou qu’on foule en entrant dans la cours.
Ça ressemble à du métal mais en mou.
Avec des petits motifs étranges.
Sympa.
Je pénètre dans un grand bâtiment.
Au guichet une fille charmante me reçoit avec le sourire.
Ça change de l’anpe.
Dans un escalier je croise un keum qui minaude et la fameuse MM.
Dans ma tête un petit déclic, comme un vieux pressentiment de chasseur troglodyte.
On entre dans la salle. Le mec ripe. Reste la fille.
Plafond super haut, grandes fenêtres, énormes radiateurs ultra classes, tout lisses et tout blancs.
Mais aussi quatre tables disposées en carré au centre de la pièce.
La bouteille de flotte et la cafetière posées dans un coin n’y changent rien, les salles de cours me filent la nausée.
Le démon me grignote le bide.
Les tripes en vrac, j’essaye de me donner bonne contenance.
Je pose mon sac, mon blouson, mon sweet.
C’était pas prévu au programme, le sweet.
Mais il fait trop chaud.
Je me retrouve avec cette chemise en lin blanc toute froissée.
Sans compter le reste, les fringues de la dernière chance.
Quand tout est sale.
Une espèce de pantalon Célio marronnasse à foutre la honte au plus pouilleux des romanos.
Des chaussettes dépareillées.
Sales mais noires.
La fille me demande mon nom.
Je réponds.
J’ai pas la présence d’esprit de lui demander le sien.
Je sais pas, ça calle, et plus ça passe et moins ça le fait.
De toute façon j’ai vu son site.
Payes ton site, d’abord.
Sa tête en première page me dit vaguement quelque chose.
Bon, je l’ai sûrement pas vu au théâtre.
Je clique sur filmographie.
4/5 films à la mord moi le noeud.
Je m’arrête sur un truc un peu plus marrant.
Une sorte d’orgie romaine en caoutchouc.
On la voit au milieu d’autres filles dans des voiles légers.
Elle en vert, contente.
En transparence ses seins, deux petits paquets dégonflés et mal foutus, tombent en biais, limite sous ses bras.
Pas bégueule pour deux sous là j’ai du mal.
Pages revue de presse, des pdf.
La couverture de closer, “MM : inconnue en France, star en Russie” à coté un très classe ; “j’ai gagné une insémination à la loterie” et d’autres putasseries de la sorte.
Ma reum a parfois un sens de l’humour tordu.
Pour mon anniversaire elle m’a offert un closer.
What the fuck ?
Même dans les salles d’attentes je reste digne.
Mais là je me force.
Putain je sais maintenant le vide abyssal dans le cerveau des lecteurs de Closer.
Puits sans fond aux parois merdeuses de la bêtise la plus crasse de l’humanité.
Tout le reste sombre.
Certains jours dans les transports en commun, quand je vois mes congénères, quand je croise mon regard dans un reflet, j’ai envie que l’humanité se replie sur elle même, s’écrabouille et disparaisse aussi sec.
Le fait d’arme le plus glorieux de MM se trouve donc relayé par les journaux.
Repérée par un producteur pour jouer un petit rôle dans une série au pays de la franche camaraderie, plébiscite des ruskoffs, la voilà l’égale de Patricia Kass.
Classe.
On se demande quand même ce qu’elle fout à Paris si on lui mange dans la main en Russie.
Quoiqu’il en soit malgré mes à priori sur les comédiens, leur bêtise prétentieuse, envahissante et proprement insupportable quand ils sont en bande, je dois reconnaître que MM possède un certain charisme.
Après j’ai compris, c’était juste la folie.
Elle se casse. Son téléphone sonne. Je fais le cent pas comme un con. Un vieux mec entre, me sert la main, ressort.
La fille revient, on s’assoit, on attend en silence.
Je suis mal à l’aise.
Petit à petit des gens arrivent.
Une demi douzaine de greluches, toutes plus moches les une que les autres, s’agglutinent autour de la table.
Vis ma vie d’odieux boudin.
Je suis pas bien beau mais là y a comme un fossé.
Nous allons passer deux heures ensemble.
Finalement, après une éternité, l’autre lance l’atelier.
Ni une ni deux la voilà qui baragouine des conneries sur sa vie.
CAP psycho option comédienne neuneu.
Sa grande bouche se tord dans tout les sens, charriant des hectolitres de conneries niaiseuses, logorrhée hallucinée qui me passe les oreilles à la paille de fer.
Un filet de bave me dégouline du menton, mes yeux révulsés forcent la sortie, mon sphincter suinte.
Chacun son architecture intérieure, sa planète personnelle, on se construit, on a tous plusieurs moi, et patati patata.
Un conseil grosse.
T’approches pas trop de mon architecture intérieure, ça grouille de charognes hargneuses, râtelier de clous rouillés, à t’arracher la gueule sans sommation.
Et ça continue, comme quoi elle a écrit ses deux pièces entre sept heure du soir et sept du matin.
Fière, pas besoin de bosser, le don quoi.
V’la la misère ses pièces m’est d’avis.
Alors elle a fait un atelier dans un collège.
Les enfants sont merveilleux.
Et grâce au pouvoir de la magie de l’écriture, son charme de ouf aidant, une classe de petites merdes turbulentes s’est transformée en champ de fleur.
Le proviseur halluciné.
Une mère est même venue la voir.
Alors c’est pas trop galère pour mon fils qu’est bègue ?
L’autre elle savait même pas que le môme était bègue tellement il était épanoui.
Oh Jesus ! Oh Lord !
J’ai envie de m’arracher en courant.
Mais je reste.
Je dois avoir des trucs à me prouver.
Après ce soliloque des plus inquiétant, on passe à la première nana.
Une vieille pute toute sèche assez élégante.
Et voilà qu’elle déblatère elle aussi des conneries sur sa vie, avec un ton de connasse vaniteuse du plus bel effet.
Madame Moi je énumère.
J’ai animé un atelier d’écriture.
J’ai écrit une pièce que j’ai mis en scène.
J’en écris une autre en ce moment.
Elle est en réflexion ou une connerie du genre.
L’air devient vite irrespirable.
Finalement MM reprend la parole.
Le plus beau truc de sa vie c’est la paralysie quand elle avait dans les vingt ans.
Expérience mystique, elle sentait toute la pièce allongée dans son lit d’hôpital.
Et c’était une maladie d’origine psychologique.
A moitié schizo la meuf épongeait la personnalité des autres.
Ah ouais d’accord.
La morue sur ma gauche me voit mater la feuille de renseignement qu’elle remplit, super absorbée par la transe de notre hôtesse.
Dans un geste ostentatoire, elle pose son cahier dessus puis échange un sourire entendu avec un autre monstre.
What the fuck sérieux ?
Comme si cette grosse portugaise sèche et vindicative pouvait m’intéresser.
J’en reste coi.
Elle écrit en violet et moi aussi.
C’est tout.
Ça m’arrive.
Et puis y a aussi cette autre nana, arrivée en retard, un peu sans gène d’ailleurs.
Avec sa tronche, ses sapes, sa façon de parler bien rentre dedans, j’ai tout de suite pensé à une gouine.
Mais non en fait, j’ai bien l’impression que mon charme agit.
Nice !
En même temps elle a pas l’air conne.
Et puis j’aime bien les gens qui s’expriment bien.
Un moment une des meufs utilise sa bouche pour parler.
Comme quoi j’ai de la chance d’être le seul mec.
Sans blague ?
Mon tour arrive enfin.
Je m’exprime.
Alors moi l’écriture c’est pas une expérience chamanique.
C’est de la sueur.
Et j’ai le culot d’affirmer, comme ça, à la cantonade, que je suis très doué, comme un bon gros connard.
Les autres se cherchent un truc moi, c’est bon, j’ai trouvé.
Quoiqu’il en soit mon coup fait mouche.
Une mini révolte tout d’un coup.
La non gouine et une autre au prénom composé abondent.
Pour elle aussi l’écriture n’est pas qu’affaire de feeling.
Si elles veulent participer à un atelier d’écriture c’est avant tout pour bosser.
Quoi d’autre ?
Je ne sais plus, le tour de table s’est terminé sans surprise.
On s’est arraché.
Certains sur des promesses.
Je ne suis pas retourné dans cet atelier d’écriture.
Dans la rue, il faisait froid et humide.
J’ai creusé dans la nuit comme une connasse de termite.
J’ai évité deux trois bouches de métro avant de me faire une raison.
Quand la rame est arrivée à quai, j’ai décidé de me payer des binouses.
Pour bien prolonger la loose.